INTERVIEW D'EMMANUELLE & GHISLAIN BARDOUT
APRÈS 2 MOIS D'EXPEDITION POLAIRE

Deux semaines après avoir quitté le Svalbard, Emmanuelle et Ghislain BARDOUT répondent à nos questions et reviennent sur la première expédition polaire du programme scientifique DEEPLIFE • 2021-2030.

• Lors de la première partie de l’expédition en milieu polaire, vous aviez découvert une petite forêt animale marine arctique sous la forme d’un « jardin d’anémones ». En avez-vous découvert d’autres depuis, de quelle taille, et avez-vous pu y mettre en oeuvre le programme scientifique DEEPLIFE initialement prévu ?

Si nous observions à chaque plongée des écosystèmes intéressants et variés, nous ne trouvions pas de véritables forêts animales les premières semaines. Quelques jours avant le départ de Lorenzo (codirecteur scientifique de DEEPLIFE), nous avons localisé une jolie forêt d’hydroïdes entre 40 et 76 m de profondeur.

Nous avons ensuite passé une dizaine de jours sur ce site pour y dérouler le protocole scientifique : pose de capteurs et de pièges à sédiments, prélèvements d’échantillons biologiques, photo-quadra, prise de données environnementales (CTD, filtration d’eau). On a vraiment pu observer la richesse inhérente à une forêt et constater qu’elles peuvent se développer dans le haut Arctique. Les échantillons sont conservés à bord du WHY qui rentre actuellement en France et seront récupérés ensuite par les scientifiques pour analyse. Cette découverte constitue un premier pas et une référence pour la recherche sur les forêts dans les régions polaires à l’avenir. 


• Comment ont évolué les conditions de plongée entre le début du programme scientifique en avril, et actuellement au mois de juin ?

Favorablement ! Les débuts ont été rudes : les températures négatives (-20°C / -30°C avec l’effet du vent), le vent et les conditions de mer rendant difficiles les trois premières semaines de prospection entre fin avril et mi-mai pour les plongeurs et l’équipe en surface. Les conditions ont été ensuite bien plus supportables. La température de l’eau et celle en surface ont sensiblement augmenté et la météo a offert des plages de temps calme rendant le travail sur le pont bien plus simple. Un point de repère : nous pouvions en fin d’expédition, équiper les plongeurs sans gants ! 


• Pour plusieurs membres de l’équipe actuellement à bord du WHY, ce n’est pas le premier séjour dans cet environnement si spécifique du Svalbard. Avez-vous remarqué une évolution des écosystèmes arctiques depuis votre dernier passage dans l’archipel ?

Emmanuelle avait travaillé comme second du voilier Southern Star durant plusieurs mois au Svalbard en 2006. Martin est venu pendant plusieurs années comme responsable de la base scientifique française de Ny-Alesund. S’il est difficile de comparer des paysages à des souvenirs déjà lointains, il est malheureusement évident que le recul des glaciers est rapide et visible (le glacier du roi a reculé de 3 km en 10 ans d’après les scientifiques). Quand on sait que 57 % de la zone est composée de glaciers et que le Svalbard est l’endroit au monde où l’on observe les plus grandes augmentations de température, c’est extrêmement préoccupant.

• Ce type d’expédition comporte toujours une bonne dose d’imprévus : c’est ce qui les rend si intéressantes et « challenging » ? Avez-vous en tête un moment qui vous aurait marqué en particulier ?

La panne de notre groupe électrogène principal, nécessaire à l’utilisation de notre dessalinisateur, a certainement rendu « challenging » le confort à bord du WHY…et nous a imposé d’être très économe en eau. Malgré tout, on a conservé une belle ambiance et énergie, l’équipe s’est vraiment investie pour que le programme soit un succès. La rencontre avec la faune sauvage du Svalbard et les paysages époustouflants nous ont également offert de belles surprises comme de croiser des ours polaires, des morses, des phoques, des renards, des baleines, des rennes… Enfin, les jours passés dans le nord du Spitsberg, la navigation au milieu de la glace et des plongées incertaines dans une région où les cartes sont imprécises sont autant de moments qui rappellent combien l’exploration sous-marine y est rare. Chacune de ces observations venait nous rappeler que même si les conditions sont parfois difficiles, c’est un immense privilège que de naviguer et plonger dans ces régions de notre planète. 

LES ÉCOSYSTÈMES CORALLIENS MÉSOPHOTIQUES
CRUCIAUX POUR LA CONSERVATION DES RÉCIFS ?

Un nouvel article scientifique, basé sur les études réalisées en plongée lors du programme DEEPHOPE en Polynésie française et mené en collaboration avec le CNRS / CRIOBE, révèle que la diversité des coraux est étonnamment plus élevée dans la zone mésophotique (entre 40 et 60m) que dans les récifs de surface. En effet, cette zone abrite des assemblages de coraux typiques de la surface et des profondeurs, et pourrait donc agir comme un refuge pour la biodiversité.

Ce travail montre également que la diversité corallienne de surface est similaire d’une île à l’autre, alors que la diversité des récifs mésophotiques diffère d’un site à l’autre. Ces résultats remettent en question notre perception des écosystèmes coralliens et de leur conservation.

De nouvelles perspectives émergent de ce travail : une conservation efficace des récifs coralliens nécessite la prise en compte de la zone mésophotique et la mise en place de mesures spécifiques à chaque site pour maintenir la diversité.
 
Ceci est particulièrement pertinent à la lumière des pressions humaines toujours croissantes et des effets du changement climatique, qui semblent atténués par la profondeur.
 
Retrouvez l’intégralité de l’article scientifique paru dans le journal « Diversity and Distributions »

➡️ https://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1111/ddi.13549?af=R

INTERVIEW de lorenzo bramanti
après 1 mois d'expédition au Svalbard

Co-directeur scientifique de DEEPLIFE et chercheur au CNRS/LECOB, Lorenzo BRAMANTI répond à nos questions sur les forêts animales marines et revient sur les premières découvertes de l’expédition. 

INTERVIEW D'EMMANUELLE ET GHISLAIN
APRÈS 2 semaines d'expédition au svalbard

Comment se passe ce retour en zone polaire?

Cela nous semblait logique de démarrer UNDER THE POLE IV • DEEPLIFE en Arctique. Ce n’est pas l’option la plus simple car cela demande une logistique spécifique et la plongée polaire reste une pratique difficile et fatigante. D’autant plus dans notre zone d’étude qui implique des immersions profondes (ici, 80-100m) et des plongées longues. Mais les automatismes liés au travail et à la vie en zone polaire reviennent rapidement.

D’un point de vue scientifique, on est en territoire inconnu. Très peu de plongées ont été faites dans ces régions, surtout quand on s’éloigne des bases et il n’y a aucune info sur ce qu’on trouve en dessous de 20-30 mètres. Mais c’est aussi ce qui rend cette mission exaltante, de celles où l’on renoue avec l’exploration en l’accolant à la dimension scientifique.

Au-delà de la mission, nous aimons profondément ces régions qui comme des aimants nous font toujours revenir vers elles. Ici, pas de connexion internet, peu de traces humaines, un climat rude mais des lumières et des décors grandioses, et le privilège d’être le témoin d’un monde brut et sauvage. 

Après 15 jours d’expédition, quelles sont les premières découvertes que vous avez pu faire, ou les premières difficultés que vous avez rencontré ? 

Notre objectif est de trouver des petites forêts animales marines arctiques et d’y étudier la biodiversité des animaux qui les structurent (espèces ingénieures), ainsi que celle des animaux hébergés dans les forêts (poissons, invertébrés…). C’est d’autant plus intéressant en région polaire que les effets dus aux changements climatiques y sont rapides et significatifs. Le glacier qui se trouve au fond de la baie du Roi où nous plongeons actuellement a reculé de près de 4 km en 15 ans. Les données récoltées permettront dans le futur de pouvoir suivre l’évolution des sites étudiés. 

Cette première boucle d’un mois est principalement consacrée à la prospection de sites avec Lorenzo Bramanti, plongeur profond, directeur de recherche au CNRS et co-directeur scientifique de DEEPLIFE. Jusqu’ici, nous avons trouvé une petite forêt animale arctique que nous qualifierions plus justement de « jardins » composés d’anémones. De nombreuses espèces d’éponges sont également présentes.

Nous avons fait le choix d’arriver tôt dans la saison pour subir le moins possible le « bloom planctonique » et bénéficier d’une meilleure visibilité dans l’eau mais le revers est une période plus froide et très ventée. Or, ces organismes s’épanouissent souvent dans des zones exposées, avec du courant, ce qui nous rend tributaire de la météo. Chaque plongée monopolise énormément d’énergie de la part de tout l’équipage pour préparer les scaphandres, équiper les plongeurs, dégeler le matériel et l’entretenir, gonfler les bouteilles… Il faut trouver l’équilibre nécessaire entre le rythme intense du travail tout en préservant la fatigue du groupe. 

Comment passe-t-on de l’écriture du projet à la réalisation ? 

C’est toute la magie d’une expédition. Il y a un monde entre écrire un projet et le réaliser sur le terrain. Des embuches logistiques, des difficultés financières, et l’imprévu qui se loge partout comme l’air qui n’aime pas le vide ! C’est un écosystème qui permet à UNDER THE POLE d’exister, un équipage bien plus grand que celui qui in fine se trouve sur le WHY. Des partenaires qui par leur confiance nous permettent de mener ces recherches, une équipe à terre et sur le terrain dont l’investissement en temps et en énergie dépasse le cadre du simple travail, des scientifiques qui posent les questions et traitent les échantillons, analysent les photos et publient des articles scientifiques une fois l’expédition terminée. 

Auriez-vous une anecdote à nous raconter ? 

A Ny-Alesund, la base scientifique en baie du Roi, nous avons retrouvé Tommy Jegou, actuellement logisticien pour l’AWIPEV (base franco-allemande). Tommy était en mission de service civique à UNDER THE POLE  en 2018 et il a participé à l’ensemble de la mission CAPSULE à Moorea. Il est arrivé il y a un mois au Svalbard où il passera un an. C’était vraiment très chouette de le voir sur le quai quand nous sommes arrivés et de se retrouver à bord. Durant deux heures, il nous a guidé à travers les bâtiments et les installations scientifiques de la base, nous expliquant le fonctionnement, les manips scientifiques et la cohabitation entre les différentes nationalités présentes.

Des retrouvailles de bout du monde !

LE WHY A RETROUVÉ LA BANQUISE ARCTIQUE

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Après près de trois années dans les eaux du Pacifique, nous avions presque oublié. Le froid. L’humidité. Le mauvais temps. La neige. La condensation à l’intérieur. Le poêle qui refoule et nous enfume quand on ferme la porte de la cambuse. Le filtre sous l’évier qu’il faut nettoyer avant et après la vaisselle. Le doute qui s’insinue en essayant les TPS (combinaison de survie) de Robin et Tom – « est-ce vraiment raisonnable ? » – et la sensation d’être à notre place dès que l’on se retrouve au large. S’équiper de quatre couches de vêtements avant d’aller prendre son quart. Mais aussi le jour qui s’étire jusqu’à ne plus finir. La lumière rasante et les pétrels fulmar planant sur un océan mordoré. La satisfaction de sentir le WHY vibrer sous voiles. L’apparition progressive des premières plaques de banquise. Le bruit de la glace sur la coque. Tous ces détails qui sont autant d’émotions et qui reviennent par petites touches jusqu’à nous être à nouveau familiers. Ces quelques jours avant que le WHY redevienne notre « maison ».

Pour ce convoyage septentrional, nous avons embarqué un équipage particulier, l’équipe « du bureau » de Concarneau, celle qui fait exister au quotidien Under The Pole. Ni marins, ni plongeurs professionnels, ils sont responsables de la logistique, de la coordination scientifique, de la communication, de la gestion administrative, de la sensibilisation, du sponsoring. Et pour mener ces tâches difficiles et parfois ingrates, nous sommes persuadés qu’il faut se nourrir du terrain. Nous avons donc décidé de faire ensemble cette traversée de Tromsø à l’archipel du Svalbard. Encore nous fallait-il saisir la fenêtre météo qui permettrait de monter en cette première quinzaine d’avril, ce qui reste assez tôt dans la saison. Malgré le froid, le vent, la mer et le mal de mer, l’équipage a été enthousiaste et volontaire, prenant les quarts, aidant à la cuisine comme à la manœuvre.

Le succès d’une expédition dépend d’une somme de missions accomplies, pour la découverte, pour la science, pour l’image, pour la sensibilisation. Mais ces réussites et les souvenirs qui resteront sont conditionnés par l’ambiance du bord. De l’alchimie qui se crée. Et dans la nuit de jeudi à vendredi, quand nous étions tous sur le pont pour regarder le WHY se frayer un chemin dans les plaques de banquise, on pouvait déceler dans les regards cette émotion propre à la découverte des régions polaires. Ce magnétisme qui, malgré la rudesse du climat, nous donne envie d’y revenir encore et encore.

Dans quelques jours, l’équipe d’« expédition » arrivera à Longyearbyen pour démarrer les plongées dédiées au programme scientifique sur les forêts animales sous-marine de la zone mésophotique. Mais c’est cette petite équipe hétéroclite qui aura mené le WHY à bon port. À 78°16 Nord très exactement !

Emmanuelle et Ghislain

UNDER THE POLE DEEPLIFE•2021-2030 reconnu comme
projet officiel de la "dÉcEnnie de l'ocÉan"

C’est avec fierté que nous vous annonçons qu’UNDER THE POLE IV • DEEPLIFE • 2021-2030 est reconnu comme projet officiel de la Décennie des Nations Unies pour les sciences océaniques au service du développement durable (« la Décennie de l’océan »), coordonnée par la Commission Océanographique Intergouvernementale de l’UNESCO.

La mission de la Décennie de l’océan consiste à imaginer des solutions issues des sciences océaniques au service du développement durable, tissant un lien entre l’homme et l’océan.

Au fil d’un tour du monde, mené en collaboration avec le CNRS et un consortium de scientifiques internationaux, UNDER THE POLE • DEEPLIFE • 2021-2030 y contribuera à travers :
– La production des connaissances nécessaires pour comprendre les effets de multiples facteurs de stress sur les forêts animales sous-marines de la zone mésophotique (30-200 m de profondeur),
– L’élaboration de solutions pour protéger, gérer et restaurer ces habitats et leur biodiversité,
 La mise en lumière de la valeur inestimable de l’océan et des services qu’il assure.
 
Les directeurs scientifiques de ce projet sont Laëtitia HEDOUIN (CNRS/CRIOBE) et Lorenzo BRAMANTI (CNRS/LECOB). Pour toute information relative à ce programme, merci de prendre contact avec Myrina BOULAIS, coordinatrice scientifique du projet : myrina@underthepole.com.
 
Merci à l’ensemble de nos sponsors et partenaires qui nous soutiennent, nous renouvellent leur confiance, et sans qui nos programmes de sensibilisation et de recherche ne seraient pas réalisables.

partez en expedition avec under the pole
sortie en octobre du livre "Entre deux mondes"

Quel plaisir de partager le récit en images de ces quatre années d’exploration sous-marine de la zone mésophotique, de l’Arctique à la Polynésie française sans oublier le programme CAPSULE.

Un livre écrit par Emmanuelle et Ghislain Bardout, publié aux Editions Ulmer, dont la plupart des photos sont signées Franck Gazzola et avec une préface signée par François Gabart et Virginie Valentini-Gabart. Merci à tous pour leur contribution.

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